L’alcoolisme chez les femmes, toujours tabou mais bien réel

Ces cinquante dernières années, la consommation d’alcool a baissé en France. Toutefois selon Alcool info service, les chiffres ne baissent plus depuis 2013. Comment l’expliquer ? Cette baisse était “presque exclusivement due à la diminution de la consommation de vin, notamment à table”, note le site. En 2015, plus de 41 000 décès étaient encore attribuables à l’alcool, 74 % concernaient les hommes et 26 % les femmes. Celles-ci seraient au moins 500 000 en France à  souffrir d’alcoolisme, selon les estimations les moins pessimiste.

“Cela fait des années que je reçois des femmes en difficulté avec l’alcool. Elles représentent 30 à 40 % de nos patientes. Mais ce chiffre est en augmentation depuis 5 ans”, observe le Pr. Amine Benyamina, Chef du service de psychiatrie et d’addictologie de l’hôpital Gustave-Roussy à Villejuif, contacté par Top Santé. Les professionnels sont nombreux à tirer la sonnette d’alarme : l’alcoolisme n’est pas l’apanage des hommes, de plus en plus de femmes sont aujourd’hui concernées.

Alcoolisme, le mythe “d’une maladie d’homme”

Selon le site Addict’Aide.fr, édité par le Fonds Actions Addictions, présidé par Amine Benyamina, on estime qu’une femme sur dix abuse de l’alcool en France. Pour le psychiatre et addictologue, “les pouvoirs publics devraient réaliser davantage de campagnes, à l’attention des femmes en particulier, sur ces maladies qui sont perçues comme des maladies d’hommes, mais qui touchent aussi de nombreuses femmes. C’est le cas pour les infarctus du myocarde par exemple mais aussi pour l’alcoolisme”, dénonce-t-il.

Ce que le professionnel attend de telles campagnes de sensibilisation ? “Cela permettrait à ces femmes d’avoir le sentiment d’être entendues”. Et de sortir de la clandestinité. C’est l’une des caractéristiques de l’alcoolisme au féminin : un alcoolisme qui se vit caché. Car si un homme boit trop, il est perçu comme un bon vivant, une femme qui boit trop est jugée bien plus durement. “La société ne leur pardonne pas. Elle renvoie à ces femmes l’image de l’épouse indigne, de la mère indigne… Elle est jugée vulgaire et dépravée. Les femmes vivent encore plus difficilement leur alcoolisme, ont honte et se retrouvent à consulter tardivement, parfois à des stades de décompensation somatique”, explique Amine Benyamina.

Les femmes plus exposées aux maladies liées à l’alcool

Les femmes demandent à être aidées plus tard que les hommes, alors que, face à l’alcool, elles seraient physiquement moins bien armées que les hommes. “Les femmes partagent les mêmes vulnérabilités environnementales que les hommes mais leur vulnérabilité individuelle est plus importante que celle les hommes. C’est à dire qu’une femme qui boit la même quantité d’alcool qu’un homme risque de développer les maladies liées à l’alcool plus rapidement et plus sévèrement qu’une homme”, souligne l’addictologue.

Parmi ces maladies attribuables ou liées à une consommation excessive d’alcool : les maladies du foie comme la cirrhose alcoolique, les maladies cardiovasculaires comme les troubles du rythmes cardiaques, des problèmes et maladies de peau et certains cancers. “On sait désormais avec certitude que la prévalence du cancer du sein augmente chez les femmes alcooliques“, assure Amine Benyamina. Quid des atteintes neurologiques causées par l’alcool ? “De ce point de vue, les risques sont équitablement répartis entre les femmes et les hommes”.

Une dépendance moins bien dépistée

Les femmes sont prises en charge tardivement, aussi parce que leur dépendance à l’alcool est moins bien dépistée par les professionnels de santé. “On soupçonne moins une femme d’être alcoolique qu’un homme. Certaines ne présentent pas de signes extérieurs, aucun stigmate, mais souffrent d’une vraie dépendance à l’alcool. Dans ces cas-là, la détection et le repérage sont plus difficiles à faire et c’est vrai que les professionnels ont moins le réflexe de poser la question. Pour les hommes, le repérage est déjà compliqué chez un médecin généraliste, ça l’est encore plus chez les femmes”, confirme l’addictologue.

Des comorbidités psychiatriques

Autres particularités de l’alcoolodépendance chez les femmes, l’alcoolisme secondaire y est davantage représenté que chez les hommes. De quoi parle-t-on ? “Dans l’alcoolisme secondaire, il s’agit d’utiliser l’alcool comme un anxiolytique, pour soulager une dépression, une névrose. Ainsi, chez les femmes alcooliques, on observe davantage de comorbidités psychiatriques, comme des troubles de l’humeur, des troubles alimentaires, un syndromes dépressif”, précise Amine Benyamina.

Attention toutefois à ne pas schématiser. L’alcoolisme primaire, née d’une consommation au départ sociale et récréative, touche aussi les femmes. D’ailleurs, le phénomène du binge-drinking, cette alcoolisation qui consiste à boire rapidement plusieurs verres d’alcool d’affilé lors d’une fête, touche aussi bien les jeunes hommes que les jeunes femmes. “C’est une tendance qui a plusieurs années maintenant, l’alcool reste la première drogue disponible légalement”, rappelle notre expert. Toutefois, ces comorbidités psychiatriques, de même que la prise en charge tardive des femmes, participent à accentuer leur vulnérabilité.

La nécessité d’une prise en charge mieux adaptée ?

En 2018, l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies a publié les résultats de l’enquête Ad-femina sur l’accueil spécifique des femmes en addictologie. “Publics vulnérables prioritairement identifiés”, les femmes ne représentaient pourtant que 23 % et 18 % des personnes prises en charge en centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) et en centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (CAARUD). Pourtant, notent les auteurs, “ces femmes témoignent, davantage que les hommes, de nombreux facteurs de vulnérabilité socio-sanitaire (antécédents suicidaires, comorbidité psychiatrique et surmortalité liée aux stupéfiants, monoparentalité, violences, etc.) et rapportent une plus grande crainte du stigmate”.

L’enquête souligne notamment le faible nombre de structures qui proposent un accueil spécifique pour les femmes. Pourtant une prise en charge ciblée, adaptée aux spécificités de leur dépendance, pourraient inciter les femmes à ne plus se cacher.

Lire aussi :

Alcoolisme, du déni au déclic
Alcoolisme : “l’isolement, l’anxiété et toujours cet alcool à portée de main, sont autant de raisons qui peuvent faire replonger”
8 idées reçues sur l’alcool

The post L’alcoolisme chez les femmes, toujours tabou mais bien réel first appeared on ProcuRSS.eu.

Menu