“Et si je transmettais le Covid-19…” Des angoisses au repli sur soi, comment rassurer les enfants inquiets ?

Depuis le début de la crise sanitaire, le rôle des enfants dans la transmission du coronavirus n’a cessé d’être contredit. On les dit plus immunisés, moins contaminants, mais on fait aussi face à certains chiffres inquiétants, comme en mars 2021 lorsqu’un collège de Drancy évoquait la mort de 20 parents d’élèves.

Même si la vaccination des personnes les plus fragiles progresse, les enfants et adolescents français vivent parfois avec une grande inquiétude et de la culpabilité à l’idée d’être responsables de la contamination de leurs proches, plus ou moins vulnérables. Comment détecter les signaux d’angoisse ? Comment les rassurer ? Lucie Roger, psychologue clinicienne à Paris et Eliane Josset Raffet, psychologue clinicienne au service de chirurgie viscérale et urologie pédiatrique de l’Hôpital Robert Debré, répondent à Top Santé.

Avez-vous constaté des inquiétudes de la part d’enfants à propos du virus ?

Lucie Roger : Oui j’ai constaté des inquiétudes, d’ailleurs, on remarque une augmentation importante des demandes de consultations en cabinet privé et en pédopsychiatrie à l’hôpital pour les enfants. Plusieurs raisons sont à noter.  C’est tout le contexte sanitaire qui est à prendre en compte : le premier confinement a été marqué par un repli sur la famille, une réactivation des traumatismes non traités dans cette situation de peur liée à une pandémie. Nous n’avions pas de discours et de projections claires.

Nous avons observé des difficultés d’organisation liées au télétravail ainsi que l’augmentation des violences conjugales, et globalement une progression des troubles dépressifs et anxieux chez les adultes. Face à cela, j’ai souvent observé une volonté de préserver les enfants, de la part des parents. Néanmoins le repli, l’absence de sortie et l’état anxieux a bien sûr gagné ces enfants, quel que soit l’âge. Suite au premier confinement j’ai reçu une forte demande de suivi d’enfants en lien avec l’apparition de troubles anxieux et de troubles du sommeil.

Comment se manifestent les angoisses des enfants ? Quels sont les signaux d’alarme ?

Lucie Roger : On peut le voir par exemple lors de la mise en place des gestes barrières, qui peuvent conduire à une sorte d’obsession allant jusqu’à se manifester sous la forme de troubles obsessionnels compulsifs (TOC). Il faut être vigilant à la manière dont on transforme le geste barrière : faire attention à ce que cela ne se transforme pas en “tout est sale, j’ai peur, je peux mourir en mettant mes doigts dans ma bouche”…

On se rend compte aussi d’un certain repli et d’une baisse de motivation, allant parfois jusqu’à l’anhédonie (perte de plaisir). Les enfants peuvent être plus fermés, moins curieux, du fait du manque de partage et de sorties culturelles par exemple. Même pour les enfants avec des ressources, du type cours de danse en visio, l’envie a pu les lâcher, cet hiver. Cette lassitude peut conduire à un manque de désirs et donc un enfermement.

Eliane Josset Raffet : Dans les services de soins somatiques à l’hôpital, on observe aussi une aggravation des états anxieux et/ou dépressifs chez les enfants. On voit également apparaître ou s’aggraver des troubles dits “somatoformes”, c’est-à-dire, des symptômes somatiques sans cause organique retrouvée, comme des douleurs, des troubles de la continence urinaire ou fécale… Ces troubles se sont majorés pendant les confinements ou au moment du retour à l’école. Pour les enfants avec des troubles de l’apprentissage, la scolarisation à domicile a pu être vécue comme un soulagement et le retour à l’école a provoqué une forte anxiété.

Ces angoisses sont-elles formulées par des enfants de tous âges ?

Lucie Roger : Généralement, nous observons l’émergence de ces angoisses dès le plus jeune âge. Dans cette situation de pandémie les parents étant eux-mêmes confrontés à leurs propres peurs ont du mal à rassurer leurs enfants. Cela explique la hausse des demandes de consultations.

Pourquoi les parents sont si démunis pour rassurer les enfants ?

Lucie Roger : J’ai l’impression que l’état des parents (lassitude, apparition de symptômes dépressifs, troubles anxieux majeurs, conflits de couple) a favorisé les troubles chez les enfants. La prise en charge des angoisses des petits a pu être compliquée pour des parents épuisés et eux-mêmes en difficulté dans leur travail et leur vie quotidienne. Ils ont du mal à jouer leur rôle contenant des angoisses de leurs enfants et se retrouvent impuissants et en difficulté. Consulter et demander de l’aide est alors important

Quelle place la transmission du virus occupe-t-elle dans les inquiétudes des enfants ?

Lucie Roger : Le poids de la maladie, chez les enfants, pèse surtout au niveau de la transmission. Evidemment, cela dépend de ce qu’en fait la famille et de ce qui est dit à l’enfant. Mais il arrive que des enfants soient pris dans une situation difficile. Je pense notamment à des enfants dont les parents sont séparés, avec un schéma type : l’un des parents a peur de récupérer son enfant et qu’il ne lui transmette le covid. Il est même arrivé que des parents demandent de faire faire un test à l’enfant. L’enfant peut aussi voir ses grands parents ou des personnes de son entourage proche malades, il peut entendre et sentir la crainte que le virus soit transmis lors des vacances familiales…

Eliane Josset Raffet : Les enfants sont par ailleurs parfois confrontés à des décès de proches liés au covid, et privés des rituels familiaux, ce qui est particulièrement difficile à vivre pour eux, surtout quand la douleur du deuil ne peut plus être endiguée par des gestes d’affection.

Comment travailler sur la question de la responsabilité et de la culpabilité avec les enfants ?

Lucie Roger : On évoque en séance cette volonté utopique de tout contrôler et de se sentir tout puissant et de l’impossibilité de l’être, on revient sur le fait qu’on ne peut pas contrôler le virus. On réfléchit aux notions de culpabilité et de responsabilité, en consultation. L’objectif est de pouvoir sortir de la colère et donc de l’idée qu’il y a un “fautif”, et de replacer les choses (on ne peut pas savoir exactement où on attrape ce virus).

On fait en sorte de déresponsabiliser, on laisse l’enfant exprimer ses angoisses et poser ses questions : mon grand-père va-t-il mourir ? Mon père ne veut pas me récupérer car il a peur du covid ? L’élaboration en famille ou en consultation des angoisses plutôt que leur négation est déjà un grand pas vers l’apaisement des enfants. Et ce sont des réponses que les parents ont parfois du mal à donner dans cette situation.

Après la fermeture des écoles pour freiner l’épidémie, la réouverture ne risque-t-elle pas de réactiver les inquiétudes des enfants ?

Lucie Roger : La reprise de l’école dans une situation assez étrange avec un protocole sanitaire strict (geste barrière, petit groupe… ) a, par le passé, été étonnement plutôt bien vécue. Je pense que retrouver des amis, du lien social est d’une immense importance. Néanmoins les enfants n’ont plus autant de liberté (se retrouver entre amis à l’adolescence, faire des activités) et donc une lassitude, voire une dépression peut s’installer même chez les enfants. Face à ces restrictions sociales, j’encourage fortement les parents à continuer à aller à l’extérieur (foot au parc pour les enfants, promenade avec des amis). Se nourrir un maximum par des petits moments anodins et riches en liens amicaux et familiaux est très important pour l’équilibre des enfants et des parents !

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